Carnet de guerre de Louis Proust : Bir Hakeim (page 3 : 1er janvier - 18 janvier 1942)


Vendredi 1er janvier 1942 : Je fête le nouvel-an (si fête il y a) en plein désert, par un vent de sable des plus violents. Des biscuits, du chocolat et une bouteille de "gin" composent le superflu du menu, fait de conserves et de biscuits de guerre. Néanmoins après une heure mes compagnons et moi même sommes tous très gais et chacun y va de sa petite chanson plus ou moins grivoise qui rappelle bien l'esprit de gaieté bien français qui suit toujours une bordée où le vin a coulé à flots.
Puis chacun s'étend sur ses couvertures et fait un petit somme en pensant à la Patrie lointaine et meurtrie et aux autres Français qui dans la métropole souffrent des privations et de l'occupation ennemie sans pouvoir se défendre. Pour nous le moment approche où nous pourrons montrer à l'ennemi que les "Français Libres" ne sont ni des vendus ni des rebelles, mais des soldats qui ne sont pas les soldats de quelqu'un mais les soldats de la France et n'appartiennent à personne qu'à la France.

Samedi 2 janvier : Vent de sable, une partie de la journée. Décidément, le désert n'a rien d'agréable.

Vent de sable

Dimanche3: Arrivée de quelques éléments arrivant de Beyrouth, entre autres tous les officiers de l'état-major. Les tentes s'animent et l'on discute fort tard dans la nuit en se contant mutuellement ses impressions.

Lundi 4: Il a plu une partie de la journée, de nouveaux détachements arrivent, le Train, la Légion Etrangère, le B.I.M. (Bataillon d'Infanterie de Marine) etc...

Mardi 5: Des éléments continuent d'arriver, la Cie de Q.G. arrive vers 15 Hres. Le lieutenant FENAUX est en tête avec son adjoint le S/ Lieutenant OLIVIER. Je suis fier et content de moi en voyant arriver les véhicules sur lesquels j'ai veillé et travaillé pendant trois mois pour les réfectionner et les aménager en véhicules aptes à faire campagne. Je me rappelle une phrase de lieutenant parlant un jour aux conducteurs rassemblés à l'heure du rapport:
-" considérez les véhicules qui vous sont affectés comme une partie de vous même, prenez en bien soin, car vous ferez la guerre avec". Ces quelques mots, j'en comprends la signification aujourd'hui, ici l'homme est à la merci de son matériel et souvent au cours de longues missions dans la solitude du désert sa vie en dépend. Je retrouve les copains ADY, DREYFUS, SCHMIDT, TELLIER etc...Je leur donne l'hospitalité sous ma tente qui est grande et confortable.

Mercredi 6: Belle journée dans l'ensemble- arrivée de nouvelles unités montant du Levant. On s'organise et se reforme fiévreusement. J'apprends qu'on ne tardera pas à être engagés, on donne même des précisions. Ce serait pour tenter d'enlever la passe de Halfaya. Je n'en sais pas plus long aujourd'hui..

Jeudi 7 : Mêmes dispositions que la veille, ma compagnie perçoit 6 camions neufs. Heureusement cela va soulager ceux dont nous disposons actuellement et qui sont surchargés. Nous percevons également de l'armement et des munitions.

Vendredi 8: Je suis chargé par le 4ème Bureau  de percevoir et répartir le matériel de campement destiné à la division.
A compter d'aujourd'hui, la division prend le nom de " Force L". Elle est commandée par le général de LARMINAT, le général KOENIG devient son adjoint.

Lundi 12: Toujours à El-Daba. Le bruit du départ se confirme. Un détachement précurseur partira demain matin en direction de Buq-Buq, point situé sur la carte à 80 Kms à l'est de Sollum toujours occupé par l'ennemi. D'après les renseignements que j'obtiens, Sollum est un petit village sur la côte qui groupe en temps de paix une centaine d'habitations de pêcheurs; à l'heure actuelle les bombardements l'ont en partie détruite. DREYFUS part avec le Sous-lieutenant OLIVIER et une partie du Q.G. comprenant, le général KOENIG, les 1er, 2è, 3è et 4è Bureaux, la section du courrier avec ses estafettes et la section moto de la Cie, le bureau du chiffre, une citerne à eau pleine du précieux liquide et un camion de ravitaillement avec deux cuisiniers, le détachement sera désigné sous le nom de Q.G. Avant (c'est en somme le P.C. du général en 1ère ligne). Le gros des véhicules et du personnel formera le Q.G. Arrière qui sera situé à 30 ou 40 Kms en arrière, suivant l'évolution et la marche des opérations. Le rôle du Q.G. Arrière est d'assurer le ravitaillement sur place et souvent de nuit des éléments du Q.G. Avancé, c'est aussi une réserve mobile de personnel et de matériel dont le commandement peut disposer au fur et à mesure des besoins.

Mardi 13: Le gros de la Cie (Q.G. arrière) partira demain avec le lieutenant FENAUX. Je suis désigné pour liquider le matériel divers laissé sur le terrain, je rejoindrai le gros des forces quand ce sera terminé.

Mercredi 14: La Cie a quitté les lieux. Ce matin je reste seul avec 2 camions et 12 Indo-chinois. Je procède au démontage des grandes tentes et les fais reverser au dépôt d'El-Daba puis je m'arrange avec le "Town Major" pour l'enlèvement du matériel sur place par des équipes britanniques, ce qui me permet de partir demain.

Jeudi 15: Je pars pour Buq-Buq, je reprends la route qui s'enfonce dans le désert pour ne plus le quitter. A 10 Hres, je traverse " Marsah-Matrûh" il ne reste rien que des ruines et 3 palmiers rabougris. A 14 Hres, traversée de "Sidi-Barani". Même vision, quelques pans de murs, la guerre se rapproche, nous allons nous mesurer avec les Allemands qui s'entêtent à résister à Halfaya sans aucun espoir.

Vendredi 16: Au petit jour je retourne à ma Cie et j'apprends que dès leur arrivée, nos "75" ont tiré sur les positions ennemies, et toute la journée on entendra la canonnade couverte seulement par le craquement sourd des bombes lancées par les aviateurs français du groupe de bombardement " Lorraine". Ils sont 18 seulement et j'ai compté depuis ce matin, ils ont fait 3 sorties et j'éprouvais chaque fois un serrement au coeur en voyant les flocons noirs de la D.C.A. ennemie qui réagissait violemment et semblait les encadrer de près; aussi quelle joie quand après un détour ils nous survolaient à nouveau en rase-mottes pour rejoindre leur base les ailes portant la cocarde aux couleurs Françaises avec à côté, se détachant sur un fond blanc, la " Croix de Lorraine" insigne de ceux qui n'ont pas accepté l'armistice et n'ont pas cessé la lutte.
Une rumeur....sous le sceau du secret j'apprends.....demain l'assaut....

Passe d'Halfaya

Samedi 17: Il fait froid et impossible de faire du feu avant le jour qui se lève dans un brouillard épais à couper au couteau. Vers 9 Hres la brume se dissipe pour faire place à un soleil éclatant... Le drapeau blanc était hissé de l'autre côté... Ils n'ont pas voulu accepter un combat inégal, ils se rendent... déjà... enfin...tant pis ou tant mieux.

Vendredi 18 : Le calme, un calme déconcertant règne à nouveau sur cette partie du désert où des combats sanglants se déroulent depuis la reprise de l'offensive alliée. Nous continuons de dénombrer les prisonniers et des équipes spécialisées récupèrent le matériel qui sera envoyé vers l'arrière où il sera remis en état et pourra servir aux besoins de la cause: c'est ainsi que l'on pourra voir "les blindés allemands" dans les rues du Caire...oui mais .. avec des équipages Alliés.



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