Carnet de guerre de Louis Proust : Bir Hakeim (page 2 : 24 décembre - 31 décembre 1941)
Jeudi 24
décembre: Le général m'a fait convoquer pour
10 Hres à l'hôtel " Shepeards" où il
est descendu. J'y arrive à10h10 car j'ai dû chercher
l'hôtel.
Le général
m'attend, je suis un peu ému car j'ai déjà eu
affaire à lui et je sais qu'il ne badine pas sur le service .
Au bout d'un
moment, je sors de l'hôtel emportant fièrement tous les
détails de la mission dont je suis chargé. Le général
quitte le Caire ce soir pour le désert et je dois le rejoindre
avec 5 camions chargés de vivres et de matériel, je ne
connaîtrai le point de rendez-vous que demain matin à 6
hres.
Je retourne
au camp afin de veiller personnellement aux préparatifs de
départ puis je perçois des colis individuels destinés
à mes hommes, car demain c'est Noël et nous le passerons
sur la route Dieu sait où.

Camp de Mena
Vendredi
25 décembre: A 6 hres départ. Je dois me rendre à
El-Daba en plein désert. Le commandant du camp qui me souhaite
bonne chance ajoute - "si vous roulez bien, vous serez avant
midi à Alexandrie et vous pourrez déjeuner au Centre
d'accueil , comme c'est Noël il y aura sûrement quelque
petite fête dont vous pourrez profiter". Je monte dans le
panier du side-car et je donne le signal du départ emmenant
derrière moi mon petit convoi. Nous arrivons sans incident à
Alexandrie vers 11h15, sales et boueux car il a plu et la route est
très mauvaise par endroits. Au centre d'accueil nous sommes
reçus à bras ouverts par les dames françaises du
"Bureau d'assistance aux soldats"(crée par Mme
CATROUX).
L'heure du
déjeuner est fixée pour midi trente et nous avons le
temps de prendre une bonne douche qui nous débarrasse de la
boue et de la fatigue de la route.
- 13h15,
nous repartons regrettant de ne pouvoir rester un peu plus longtemps
dans cette atmosphère de famille, mais on nous attend là-bas
et les 180 Kms qui nous restent à parcourir nous obligerons à
arriver de nuit.
En effet
nous arrivons à 18 H 00, il a plu, le désert est
inhospitalier et nous devons passer la nuit tant bien que mal dans
les camions.

Convoi dans le désert
Samedi 26
décembre: Je suis réveillé par le froid vers
5 heures du matin, il ne fait pas jour et je suis obligé de
rester couché. Mon voisin est réveillé lui
aussi, il m'offre une cigarette, d'ordinaire je ne fume jamais, mais
aujourd'hui j'accepte et cette petite cigarette a le don de me
réchauffer- du moins il me semble.
Je me lève
à 6 H30 et me mets en devoir de faire un brin de toilette,
mais il manque totalement d'eau, j'apprends que le puits est à
35 Kms et que l'on y va une fois par jour, percevoir l' eau pour la
journée du lendemain pour tout l'effectif. Nous avons droit à
un gallon par homme et par jour pour tous les besoins (soit 4 l ½
environ). L'eau est rationnée car avec toutes les troupes qui
passent et stationnent, les rares puits seraient vite à sec,
heureusement que nous avons une petite réserve sur les
véhicules.
A 9 Hres, le
général me reçoit dans sa tente, il est avec le
capitaine MALLET du 3è Bureau
de son état-major. Celui-ci est sur les lieux depuis déjà
huit jours avec un détachement d'une dizaine d'hommes dont la
mission est de préparer l'arrivée de la Division. Ils
n'ont pu rien faire jusqu'ici, le matériel leur faisant
défaut, (aussi les camions que j'ai amenés vont-ils
être d'un grand secours).
Après
un bref entretien je sors de la tente, le général m'a
désigné pour seconder le capitaine MALLET; en quelques
mots celui-ci me met au courant de la situation et nous nous mettons
de suite à l'ouvrage. Il s'agit de délimiter le
terrain, de l'aménager et monter les tentes afin de recevoir
les unités de la division qui arriveront prochainement. C'est
là que nous allons nous regrouper avant de monter plus à
l'avant.
Il nous faut
percevoir du matériel au dépôt britannique situé
près de la gare d'El-Daba (c'est à dire que le dépôt
constitue la gare qui n'existait pas avant les opérations)
petit village de Bédouins groupant une dizaine de baraques en
terre qui abritent une dizaine d'âmes en temps de paix, en ce
moment il n'y a personne (que des puces) . Moi qui croyait au départ
de Beyrouth que nous étions fin prêts pour monter en
ligne , et bien j'en suis loin il nous faut percevoir encore un
matériel considérable, s'acclimater et apprendre à
se diriger au désert dans des régions où il n'y
a ni routes ni pistes. Ce désert immense qui est le même
partout, il s'étale à travers les espaces et le temps,
le même depuis sept cent ans avant Jésus-Christ, le même
deux mille ans plus tard, le même entre l'Egypte et la Libye
qu'entre l'Egypte et la Palestine. Il s'étend sous un ciel
absolu. Parfois des nomades, qui éternellement ont traversé
ces espaces desséchés, ayant trouvé un lieu où
l'eau s'est signalée à leurs sourciers, ont creusé
le sol et fait abreuver leurs bêtes. D'année en année,
à travers les siècles, le puits se creuse, s'abandonne,
se reprend et se cure pour de nouveau se combler. Les terres retirées
du sous-sol, amoncelées par des générations
forment une butte légère qui se reconnaît de loin
sur la platitude des espaces. Tertres à l'horizon, "Birs"
(mot arabe qui peut se traduire par " citerne dans la roche ou
puits") dont les cartes aujourd'hui sont marquées et dont
de tous temps les caravaniers attendaient à l'horizon de voir
surgir l'apparence bossue, annonciatrice de la direction bonne et
parfois de l'eau bienfaisante.
Le puits le
plus proche, celui même où nous nous ravitaillons a été
aménagé par les Britanniques. Un bassin ou réservoir
en ciment pouvant contenir facilement 30 000 litres
d' eau a été
construit avec des tuyaux de distribution. Il est alimenté par
une moto-pompe qui fonctionne jour et nuit. C'est un des plus
importants de la région, il porte le nom de " Bir- Sanyet
el Kebir ( puits de Sanyet le grand).
Dimanche
27: Le général retourne au Caire. Nous aménageons
le terrain. Il pleut une partie de la journée et le vent qui
vient de la mer est glacial.
Lundi 28:
Il a plu toute la journée, impossible de circuler avec les
véhicules car on s'embourbe et plus moyen de s'en tirer . Il
nous faut rester sous la tente, journée longue et monotone.
Mardi 29: Je vais jusqu'à El Daba. Je perçois des tentes à 20 places que nous montons dans l'après-midi. Bonne journée dans l'ensemble.
Jeudi 31: Journée calme, je suis allé à la N.A.F.F.I. d' El Daba, acheter diverses marchandises pour fêter demain le nouvel-an.
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