Carnet de guerre de Louis Proust : Bir Hakeim (page 1 : 20 décembre  - 23 décembre 1941)

Le récit commence au Liban, où a été formée la 1ère Brigade Française Libre, avant son engagement sur les théâtres d'opération du Moyen-Orient au sein de la 8ème Armée britannique.


" Maréchal des logis Louis Proust,

Beyrouth le 20 Décembre 1941,

- Depuis longtemps je voulais ouvrir un journal de marche, mais la vie monotone et sans risques que je mène ici depuis trois mois ne m'eût fourni que des sujets peu intéressants. Aujourd'hui, à la veille de partir en campagne au "Western Desert" (désert de l'ouest) j'entreprends de noter jour après jour, toutes les impressions que j'aurai ressenties et tous les faits importants auxquels j'aurai à prendre part.

Dimanche 20 décembre : Depuis une quinzaine de jours, je sais que le départ pour la Libye est proche; notre division est fin prête et tout le monde brûle du désir de se mesurer avec l'ennemi véritable qui vient de faire son apparition dans le désert pour appuyer les Italiens: " l'Allemand ".
Chef du détachement auto du Quartier général, je suis en station avec mon personnel et les véhicules dans une petite caserne au bord de la mer sur l'avenue des Français. Je suis relié par téléphone avec le lieutenant FENAUX commandant la compagnie du quartier général qui habite au Grand Sérail avec tout le personnel de l'état-major.

Rosenzweig, Bidart et le capitaine Fenaux (Collection famille Proust)

A 17 heures un coup de téléphone de mon commandant d'unité qui m'annonce:

-«  Préparez vous, vous partez demain avec le général KOENIG  et 3 officiers de son état-major. Vous emmenez également 3 V.L. de chez vous avec leurs conducteurs; prévoyez l'essence et les vivres pour 800 Kms et surtout n'oubliez pas l'eau car vous aurez à traverser 300 Kms de désert en Palestine et vous ne trouverez absolument rien. Je vous préviens que le général part avec ses deux voitures et il tient à ce que la Hotchkiss  arrive au Caire sans incident et j'ai pensé qu'il vaudrait mieux que vous la conduisiez vous même.
- Mais mon lieutenant, lui dis-je, comment se fait-il que ce soit moi qui parte, qui va me remplacer ici ? A qui vais-je passer le matériel en compte ?
- On m'a demandé un bon sous-officier, quelqu'un présentant bien et sérieux et c'est vous que j'ai choisi.... ...d'ailleurs nous vous rejoindrons dans une huitaine de jours... Ah j'oubliais, mettez vous en rapport avec le lieutenant BEAUROIR du 2è Bureau 
, il fera la route avec vous et il doit vous donner tous les ordres de détails pour la route... là, je pense que c'est tout, allez, au revoir mon vieux PROUST... Bonne chance et à bientôt ».

De suite, je rassemble mes conducteurs et désigne ceux qui partiront avec moi et leur donne les instructions nécessaires, puis je téléphone au Lt BEAUROIR

- « ...je descends vous  voir, me dit cet officier.

En effet, peu de temps après il est dans mon bureau et me donne la marche à suivre pour la journée du lendemain et termine par ces mots:

-... rendez-vous, demain matin à 6 heures devant l'Hôtel d'Orient, nous serons seuls pour le voyage, le général part ce jour par avion ".

Lundi 21 décembre: Levé à 4h30, je réveille mes hommes et veille aux derniers préparatifs. A 6 heures nous sommes à l'hôtel d'Orient. Là, nous chargeons les bagages des officiers ... et en route. La traversée de Beyrouth encore endormie se fait à vive allure et bientôt nous roulons vers la frontière sur la route côtière bordée de d'orangers en fleurs dont le parfum dans la fraîcheur du matin vous pénètre de sa douceur.
A 8 heures, arrivée et passage à Nakoura- poste frontière- puis à 10 heures Haïffa nous apparaît avec ses immenses réservoirs d'essence et ses cheminées d'usines qui fument. A l'entrée de la ville le véhicule de tête tombe en panne ( bielle coulée). Heureusement un "Workshop" est là tout près, mais l'officier britannique qui le commande, après avoir consulté son chef d'équipe, nous avertit que nous ne pourrons repartir que tard ce soir. Alors, pour tuer le temps, un officier propose d'aller déjeuner et de visiter la ville et à midi nous déjeunons dans un grand restaurant où l'on nous sert à profusion tout ce que nous demandons. Notre présence fait sensation car il y a peu de militaires français en Palestine.
Puis tout l' après midi se passe en excursions et visites; le Mont des oliviers, le Carmel, le port etc...
Après être retournés à l'atelier britannique reprendre la voiture réparée, nous faisons route vers Tel-Aviv que nous traversons de nuit vers 21 heures, puis nous nous arrêtons vers 22 heures dans la campagne pour y passer la nuit.

Atelier FFL

Mardi 22 décembre: Départ vers 6 H 30. En cours de route la voiture qui roule devant moi accroche un chameau chargé de bois qui, bien que marchant sur le coté droit de la route, s'est retourné brusquement vers le milieu de la chaussée juste au moment ou le véhicule arrive à sa hauteur. Celui-ci fait une embardée et s'en va rouler dans le ravin. Heureusement personne n'est blessé, par contre les dégâts sont importants.
A 10 H15, nous arrivons à Bir-Schiba, dernier village de Palestine à la lisière du désert. Là, nous faisons un arrêt de 2 heures qui permet de faire le nécessaire auprès des autorités locales pour faire dépanner le véhicule accidenté.
A 13 heures nous repartons et la traversée du désert commence; la route est à moitié recouverte de sable et ne permet pas une grande vitesse, enfin vers 18 heures, nous arrivons sur les bords du canal, la nuit tombe, mais fort heureusement nous n'avons pas à attendre longtemps pour traverser, le bac est sur notre rive, nous embarquons immédiatement et nous voici peu de temps après roulant dans les rue d'Ismaïlia en direction du Caire où nous arrivons vers 22 h 30.
Les véhicules sont laissés en garde aux conducteurs dans un garage de l'hôtel "Immobilia", puis le Ltn BEAUVOIR, qui connaît bien la ville pour y avoir vécu avant la guerre, m'emmène dîner en compagnie d'amis à lui "Au petit coin de France" puis vers minuit nous rentrons nous coucher.

Mercredi 23 décembre: A 9 heures, je me présente à la mision militaire française en Egypte pour y prendre des ordres. Là on me dit de me rendre au camp de Ména, lequel est à 15 Kms du Caire à l'orée du désert, au pied des fameuses Pyramides où Napoléon haranguant ses soldats prononça la phrase célèbre. J'arrive au camp à 11h30 . Il est immense et peuplé de milliers d'hommes de toutes races et de toutes armes; il y a là, des Anglais, des Australiens, des Sud- Africains, des Hindous, des Polonais, des Grecs etc...Tous ces gens là vivent sous la tente. Le cantonnement des Français est signalé par les trois couleurs flottant fièrement au haut du mât avec la flamme à croix de Lorraine. Le cdt du camp auquel je me présente me dit d'attendre ici les ordres du général KOENIG.


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