Souvenirs du colonel(er) Lucien Moné, les combats de l'Authion
L’ARBOIN.
(Point Google Earth)
Ce dimanche 15 avril commence mal. Donati saute sur une mine antipersonnel. Il devra être amputé d’une jambe. C’est notre deuxième blessé, après Palol, à qui la même mésaventure est arrivée sur La Djiagiabella. Salès, notre infirmier s’occupe de lui. Le groupe de commandement intervient et l’évacue jusqu’au pied de la pente. L’un des mulets, muni d’un cacolet, assure le relais. L’ambiance est lugubre. Pas une de ces réflexions gouailleuses habituelles ne ponctue les ordres du lieutenant. Nous allons nous mettre en place, pour une nouvelle phase offensive, à un kilomètre au nord, nord-est. Le déplacement s’effectue à défilement de la crête de La Déa (1750 m).

Le
lieutenant a dû avaler un chronomètre en guise de
casse-croûte. Il ne cesse de nous stimuler, considérant
peut-être que nous regardons trop où nous mettons les
pieds... J'arrive à destination et prends contact avec une
équipe d’artillerie Elle occupe un magnifique observatoire.
Nous assistons à un spectacle grandiose, tant par la beauté
du paysage que par l’animation pyrotechnique. Le lieutenant nous
rejoint. Il étudie le panorama, avec l’aide des artilleurs.
Il fait venir les deux autres chefs de groupe, et donne les ordres :
« Les Allemands sont en déséquilibre. Il ne
faut pas les laisser se réorganiser. En prenant comme axe le
chemin qui part à nos pieds, dispositif en colonne de groupes.
Moné sera en tête, Redonnet en appui, Feurstein prêt
à déborder. Allons-y ! ».
Franchissant
la crête, nous avançons rapidement. A deux cents mètres,
nous remarquons un soldat habillé à l’américaine,
assis et adossé contre un monticule sur le bord du chemin. Il
est immobile. Il ne fait pas un geste à notre approche. Un
projectile lui a arraché la moitié gauche du visage.
Nous ne pouvons rien pour lui. La guerre continue. Sur le chemin, un
tunnel présente sa noire entrée peu accueillante. « Va
voir ce qu’il y a à l’intérieur ! ».
Pendant que je prends mes dispositions, Redonnet passe en tête
en contournant l’obstacle. Feurstein me protège. Je demande
à Gratacos d’expédier quelques rafales dans le trou
et nous fonçons. Le tunnel, transformé en PC, est
rapidement visité. Des traces d'occupation récente
subsistent. Reprenant place dans le dispositif de la section, je
passe à l’arrière-garde.
Un
kilomètre plus loin, nous débouchons de la zone boisée.
Nous sommes face au piton de L’Arboin (1579 m). Une belle pente
dénudée est face à nous, au-delà du
sentier. En deçà, un petit mouvement de terrain ferait
une bonne position de base de feux. Je vois déjà où
seront ma pièce et mon équipe. Et puis pour une fois,
nous serons près des convois de ravitaillement. L’avis du
chef de section est tout autre. C’est le groupe Feurstein qui
s’installe, à toute vitesse, en base de feu, sur la zone que
je convoitais. Le lieutenant donne des ordres à Redonnet.
Pendant ce temps, j’arrive également au pied de l’Arboin.
Mon groupe est le plus au sud du dispositif. A ma droite, un ravin
rocheux, à très forte pente, est très difficile
à franchir. A gauche et en face, le terrain est dégagé,
mais la pente est semblable à celle de La Gonella. Il faudra
du temps pour accéder à la crête.
Je vais aux ordres. Ils sont simples et clairs : « A 8 h 40, après un tir d’artillerie, nous donnerons l’assaut pour prendre l’Arboin. Redonnet sera à gauche, toi à droite. Limite entre les groupes, l’axe qui va du sommet jusqu’à nous. Malgré le merdier rocheux, tu déborderas le plus possible pour passer derrière la ligne de crête. Tu reviendras ensuite, vers le sommet, en te méfiant de la contre-pente. Attention à Redonnet, ne vous tirez pas dessus. Feurstein restera en appui-feu là derrière ».

Servants
du FM Bar, à l'entraînement en zone opérationnelle.
Chef de pièce caporal-chef Noël (Photo famille
Moné)
En revenant vers mon groupe à vive allure, je passe près de Paloméros, du groupe Feurstein. Il prépare son poste de tir et me dit quelque chose que je ne saisis pas. Je ne prends pas le temps de le faire répéter. Il devait sans doute, me souhaiter bonne chance.
La
tactique d’un chef de groupe n’est pas bien complexe. Deux pions
à commander ne lui donnent pas un trop grand nombre de
combinaisons. Etant donné le terrain et ma mission, je décide
de scinder le groupe en deux éléments. Pierre
(Sanz-Lecina) et sa pièce FM monteront tout droit. Ils
assureront la liaison avec le groupe voisin. Avec les voltigeurs,
nous foncerons vers la droite et monterons en oblique par le flanc du
ravin rocheux.
Le
tir d’artillerie s’abat derrière la crête. Il est
très bref. Nous regardons tous le lieutenant... Il lève
sa canne en la faisant tournoyer, puis la rabat en avant. C’est le
signal. J’ajoute une dernière consigne à Pierre :
« Quand tu seras sur la crête, tu protégeras
notre arrivée sur ta droite. Nous serons peut-être assez
loin, de l’autre côté ».
L’équipe est pratiquement en colonne par un, derrière De Noëll. Non seulement, nous avons du mal à tenir son rythme, mais la peur nous prend au ventre de dégringoler au fond du ravin. Nous effectuons un petit regroupement avant de basculer derrière la ligne de crête. Chacun est fier et heureux d’avoir vaincu ce sale coin. Mais le plus dur reste à faire. Nous devons aller vite. Le déboulé sur la contre-pente se fait à toute vitesse. Trois groupes de deux binômes et moi à gauche. Pas un coup de feu, pas un bédouin ne nous accueillent. Dix minutes se sont écoulées depuis le début de l’attaque. Je fais obliquer à gauche, pour prendre contact avec Redonnet, mais de ce côté là, c’est encore le vide. Je regarde enfin le paysage. Une immense vallée est à nos pieds. Peut-être La Roya ?
Présentation Authion