Souvenirs du colonel(er) Lucien Moné, les combats de l'Authion
(Point Google Earth)Le 14 avril 1945, vers 17 heures, la section Comes du 24e RIC arrive au pied d’un versant très escarpé. Il est parsemé de quelques buissons rabougris. Nous sommes très fatigués, car depuis hier, au tout petit matin, nous n’avons cessé les déplacements à pied dans le massif montagneux du Mercantour.
En effet, le 13, après quelques heures de repos à la belle étoile, nous embarquons à 3 heures dans les GMC à Bollène - Vesubie, direction le col de Turini (1607 m) où nous arrivons à 5 heures.
Laissant nos sacs à paquetage dans une grange, nous partons à pied en tenue de combat. La destination est le mont Djiagiabella (1910 m), où nous relevons à 10 heures une section ayant subi de lourdes pertes. La journée se passe en organisation du terrain et en patrouilles dans le voisinage. On n’entend pas un coup de feu dans les parages. Pourtant, vers I9 heures, la section voisine fait 13 prisonniers. Une seule inquiétude commence à envahir nos esprits : le ravitaillement en eau et rations qui devait nous parvenir dans l’après-midi s’est volatilisé. La nuit va être très longue, ponctuée par les relèves des guetteurs.
Au lever du jour du 14, le lieutenant annonce notre départ vers le sud. Nous suivrons en gros les lignes de crête et serons en deuxième échelon. Notre fourniment est très lourd, en particulier pour ceux de la pièce FM. Gratacos, le grand costaud porte l’arme tantôt sur ses deux bras repliés, tantôt en bandoulière sur sa poitrine, toujours prêt à ouvrir le feu. Le chargeur et les deux pourvoyeurs qui ont chacun deux musettes pleines d’accessoires et de munitions ne sont guère véloces. Pourtant, Pierre, mon ami des Enfants de Troupe, conserve la cohésion de ses «bagnards».

Photo : La 1re D.F.L. Epopée d'une reconquête
Dans
la matinée, les canons, mortiers, armes automatiques, font un
vacarme de plus en plus proche. Notre travail est simple :
occuper les sommets successifs sur la ligne définie dans la
mission. La progression est lente et difficile. C’est un
enchaînement de déploiements, colonne de groupes, mises
en batterie des FM, reconnaissances prudentes. Pour nous achever, la
chaleur devient accablante. Il est impossible de modifier nos tenues,
avec nos bretelles de suspension, cartouchières, musette de
combat et bidon (vide). Mais surtout, nous sentons l’odeur âcre
des fumées des combats qui se déroulent juste en face,
sur le mouvement rocheux de la cime de La Gonella (1839 m). Ce n’est
pas le moment de faire des fantaisies. En milieu d’après-midi,
Lahyette qui avait été envoyé à la
recherche infructueuse des ravitailleurs, rencontre l’adjudant-chef
de légion Steiner qui lui dit - il ne me reste plus que cinq
hommes valides dans la section.
La
Gonella est un sérieux point de résistance des
Allemands. Nous sentons la tension monter. Personne ne flanche. Que
va décider le lieutenant ? Les ordres ne se font pas attendre.
Nous allons attaquer d’ouest en est, après avoir glissé
vers la droite, de part et d’autre d’un vague sentier orienté
sensiblement nord-sud. L’ennui, c’est que ce déplacement
va nous faire perdre de l’altitude qu’il faudra récupérer
plus tard. Le déploiement est en triangle, base en avant.
Groupe Redonnet à gauche de l’axe, Moné à
droite, Feurstein sur le sentier. Le lieutenant fait accélérer
le mouvement. Un nom fuse, suivi d’un moulinet de sa canne
haut-levée et les trois groupes décrivent leurs
arabesques.
Aucune
résistance ne s’étant opposée à notre
marche d’approche, les deux groupes de tête arrivent en même
temps au pied du versant ouest de La Gonella. Stupeur, la pente qui
nous fait face est presque verticale. Nous devons être à
100 mètres du sommet. Le lieutenant agite deux ou trois fois
sa canne pour rameuter les traînards et donne l’ordre de
l’assaut. L’escalade est rapidement dantesque. Sur ce terrain
gras, nos chaussures américaines à semelle lisse ne
donnent aucune prise. Nous nous élevons par relais successifs.
Celui qui peut s’accrocher à l’un des rares buissons sert
de point fixe et aide la montée des autres. Après
montées et descentes, nous débouchons quand même
sur le sommet. Peu avant la fin de ce calvaire, je bascule en arrière
et ne suis arrêté dans ma chute que par mon
pistolet-mitrailleur, dont le canon se fiche dans la glaise. Le
lieutenant, entre les deux groupes de tête, n’avait pas eu
les mêmes difficultés que nous. Toujours debout, grâce
à sa canne qu’il utilisait comme point d’ancrage, il
surveillait son personnel de très près. Il ne manqua
pas de me dire : « Si ton canon est bouché, ton PM
risque de te péter dans la figure à la prochaine
rafale ». L’observation est inquiétante. J’ôte
rapidement le maximum de terre avec une brindille et à-Dieu-vat !
Avec Redonnet, toujours à ma gauche, nous installons nos
équipes face à l’est et surveillons nos FM qui, ayant
beaucoup souffert, achèvent difficilement leur ascension.
Tout à coup, des rafales à très forte cadence se font entendre sur notre droite. Par réflexe, je crie : « Pierre, mettez-vous en batterie face au bosquet ». Le lieutenant, m’interpelle : « Tu pourras dire que tu as entendu claquer les balles. Il ne s’agit pas de coups de départ, mais des arrivées de projectiles de mitrailleuse passés à ta hauteur à vitesse supersonique. C’est préférable pour toi ». C’est d’ailleurs préférable pour tout le monde. Je réalise que les durs combats précédents ont obligé les allemands à se replier et qu’ils se sont installés de l’autre côté de la combe. Nous voyant déboucher, ils se sont rappelés à notre bon souvenir. A ma droite, l’unité voisine a fait six prisonniers. Nous continuons notre installation un peu plus sereinement, en instaurant même un tour pour aller poser culotte à proximité immédiate.

Photo : La 1ère D.F.L. , les Français libres au combat, de Yves Gras
A la tombée de la nuit, un bruit sympathique de bidons s’entrechoquant parvient à nos oreilles. Il s’agit du sergent-chef Comte, avec son groupe de commandement. Ils ont récupéré des rations et de l’eau en nourrices auprès du convoi de ravitaillement. Celui-ci est parfaitement adapté à la région, puisqu’il s’agit d’une unité muletière. Nous nous requinquons. Les tractations de marchands de tapis reprennent. Il s’agit, comme d’habitude, d’échanger les paquets de cigarettes américaines. (Nous en percevons un paquet par jour.) J’ai même nettoyé le canon de mon PM.
Présentation Authion